De l’utilité des double-saillies

Depuis cette année, les éleveurs ont la possibilité d’utiliser deux mâles pour féconder une chienne permettant ainsi l’éventuelle naissance de chiots génétiquement très différents.

On entend ici par double-saillie l’utilisation consécutive de deux mâles (et non la répétition d’une saillie avec le même étalon).  Cette mesure a été rendue possible depuis peu grâce à la technique d’identification génétique permettant d’attribuer après coup les chiots à leurs géniteurs respectifs. Elle a été  proposée par la commission d’Elevage de la SCC, à la demande de nombreux éleveurs sélectionneurs, pour favoriser la diversité génétique (si importante dans la préservation des races à faible effectif) et améliorer la longévité des races. De plus, elle va dans le sens du bien-être animal en permettant de diminuer le nombre de portées pour une même chienne comme on le verra plus tard.  Néanmoins cette mesure a été mal perçue par certains défenseurs de la cause animale qui l’ont assimilée, à tort, à une surexploitation des chiennes. 

Tout d’abord il est utile de rappeler que l’observation des populations de chiens sauvages montre que les femelles fécondes sont saillies par de nombreux mâles et ce plusieurs fois par jour. La monogamie n’est pas une caractéristique de l’espèce canine. Autre point important, la prolificité ne dépend pas du nombre de saillies (sauf si le mâle est défaillant) mais de la quantité d’ovules produits par la femelle. En clair, avec une seule saillie au bon moment on peut avoir une portée optimale et la double-saillie ne risque jamais d’engendrer une portée hors-norme par le nombre de chiots puisque la taille de celle-ci dépend uniquement du nombre d’ovules produits. C’est donc une caractéristique maternelle.

Ceci étant dit, pourquoi les éleveurs sélectionneurs étaient-ils demandeurs de cette mesure (adoptée depuis longtemps par des pays scandinaves très exigeants en termes de protection animale) ? Les raisons sont multiples.

La première, et la plus importante selon moi, est l’amélioration de la longévité des races par l’utilisation de mâles âgés souvent hypofertiles et qui étaient jusque-là écartés de la reproduction. Aucun éleveur ne veut prendre le risque d’utiliser un étalon quand on sait que sa semence s’est détériorée avec l’âge et qu’elle risque de laisser la chienne vide. Le choix se porte toujours vers des mâles plus jeunes avec le risque inhérent de transmettre des maladies génétiques que l’on n’a pas encore dépistées et qui apparaitront plus tardivement.  L’étalon âgé et en bonne santé représente un atout majeur génétique et il est absurde de s’en passer. Tout doit être mis en œuvre pour faciliter son utilisation. Il est clair que l’on parle ici uniquement des mâles. Pour les femelles, le discours est différent. La fatigue physiologique provoquée par la gestation et la lactation conduit à recommander pour la reproduction uniquement l’utilisation de jeunes chiennes. La sélection sur la longévité peut donc surtout s’opérer sur les mâles. Quoi de plus naturel dès lors de donner une chance à un étalon âgé mais de minimiser le risque en doublant la saillie avec un plus jeune. Ainsi, avec un peu de chance, quelques chiots bénéficieront de ce patrimoine génétique intéressant pour la race alors qu’auparavant, il était perdu à tout jamais. Certains chiens peu sollicités dans leur jeunesse ne seront même utilisés qu’à partir d’un certain âge juste sur ce critère de longévité.  Avec l’assurance d’avoir tout de même une portée, l’éleveur sera plus enclin à prendre le risque d’utiliser cet étalon âgé. Les femelles, surtout dans certaines races, ont une période de reproduction très courte, parfois guère plus de deux ou trois ans, et ne font que deux portées dans leur vie. On comprend alors aisément dans ce contexte​ que l’éleveur veuille minimiser les risques de « non gestation » et cela est bien légitime. 

Un autre cas de figure pas si rare en élevage peut bénéficier de cette mesure. L’éleveur choisit un étalon, effectue la première saillie un peu tôt (le jour de l’ovulation), celle- ci se déroule normalement mais au moment de la répéter deux jours après, le chien est souffrant ou sa semence est  devenue suspecte avec du sang d’origine prostatique (et peut-être des bactéries). La prudence impose de ne pas inséminer avec une telle semence. L’éleveur peut alors se tourner vers un autre mâle plutôt que de faire prendre des risques inutiles à la chienne. L’avenir lui dira si la première saillie a marché ou pas.

Les sélectionneurs ne veulent pas forcément de grandes quantités de chiots mais veulent parfois essayer différentes combinaisons génétiques sur une chienne donnée. Avec la double-saillie, un éleveur a, en une portée, l’éventail de combinaisons souhaité et peut épargner à la lice une portée supplémentaire. Ainsi, à l’occasion d’un déplacement à l’étranger, s’il trouve sur place deux étalons intéressants, il peut rapporter ces deux génétiques en une fois, améliorant de la sorte la diversité dans notre cheptel.

De même, la cotation en élite, élément important de la sélection, impose à la femelle d’avoir des chiots de deux étalons différents. Dorénavant, cela peut se faire en une seule portée, augmentant ainsi le nombre d’élites et diminuant peut-être aussi le nombre de portées faites pour de mauvaises raisons.

Enfin, n’oublions pas d’évoquer la cause la plus fréquente de double-saillie dont aucun éleveur, même le plus sérieux, ne peut se prémunir : l’accident. Combien de chiennes déjà fécondées par un étalon mûrement choisi se sont fait prendre le lendemain par l’étalon de l’élevage au grand désespoir de l’éleveur ? Auparavant ce genre d’incident étaient souvent passé sous silence avec le risque avéré de créer de faux pedigrees car rares sont ceux qui optaient pour l’avortement. Dorénavant, la double-saillie permet d’éviter cet écueil et d’être transparent (et honnête) quant à la généalogie des chiots.

 

Ainsi contrairement à ce que les moins informés sur le sujet peuvent penser, la double- saillie ne permet pas d’engendrer des portées anormalement grandes car on a vu que la prolificité est une caractéristique maternelle. Elle permet au contraire d’améliorer la longévité et la diversité génétique, qui sont des préoccupations dans de nombreuses races. Enfin elle permet un meilleur respect du bien-être animal. Ainsi expliquée, cette mesure ne devrait plus avoir de détracteurs. 

Par le docteur Frédéric Maison

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