Portraits croisés d’infirmiers cynophiles

Stéphane Moulis tout comme Mathieu Delahaye cumulent cynophilie – ils sont éleveurs, juges SCC et responsables cynophiles – avec leur métier d’infirmier hospitalier qui, dans le contexte actuel, requiert leur implication quotidienne. Comment parviennent-ils à gérer vie de famille, activités cynophiles et leurs obligations professionnelles ? 

Stéphane Moulis a acquis son premier bull terrier en 1994 et l’élève depuis 1998. Depuis, les titres se sont accumulés – 13 champions de France, 4 champions d’Espagne et des champions dans plus de douze pays. Aujourd’hui il produit peu et compte 8 chiens à la maison. Ces dernières années, il se consacre à sa fonction de juge récente, mais également à la présidence du Club du Bull Terrier qu’il a fondé en 2013.

« Début des années 90, je débutais ma vie professionnelle dans les moments les plus difficile de l’épidémie du sida. Les patients arrivaient le matin sans connaitre la raison pour laquelle ils étaient malades, parfois le soir même ils étaient décédés. Ces années ont été longues et douloureuses, elles ont évidemment marqué ma vie professionnelle. C’est en grande partie pour ces raisons que je me suis spécialisé en santé publique et en soins de fin de vie et prise en charge de la douleur, et finir ma carrière hospitalière en service de soins palliatifs.  Aujourd’hui infirmier à domicile depuis 22 ans, jamais je n’aurais pensé avoir à faire face à une telle pandémie, jamais je n’aurais pensé être autant en difficulté, devoir revoir ma façon de travailler et être finalement mis à l’arrêt pendant quelques semaines pour raison de santé… !

Cette mauvaise expérience m’aura certainement permis de réfléchir à ma façon de vivre et de travailler. A diminuer, à l’avenir, mon rythme de vie entre les expositions, mes jugements, mon élevage, mon travail et ma vie familiale. Cela aura été un passage obligé afin de prendre des décisions majeures et envisager la dizaine d’années professionnelles différemment.

Ma vie d’éleveur est aussi remise en cause, et même si je l’avais déjà décidé avant, je vais diminuer sensiblement mon nombre de chiens et de portées. Bien que d’ailleurs je n’ai effectué aucune saillie pendant cette période ; j’ai tout de même eu le plaisir d’avoir des naissances il y a trois jours, et le pouponnage fait un peu de bien…. Toute l’activité cynophile est à l’arrêt comme beaucoup d’autres secteurs. Ce qui me rassure c’est que pour l’instant les éleveurs arrivent à vendre leurs chiots et ont des demandes. Les expositions ne me manquent pas, mais je suis très inquiet sur le futur planning car beaucoup d’événements sont reportés pour les trois derniers mois de l’année sans savoir où en sera cette épidémie. Mon esprit scientifique et mathématique, fait que je reste très lucide et pessimiste. Ce confinement nous a permis, nous, soignants, de nous organiser, ce qui est essentiel….

Dans le bassin où se trouve mon cabinet, cela nous a permis de mettre en place une structure de consultation solide et efficace, avec souvent de grands bidouillages…. Malgré tout, cela n’enrayera rien, ce virus est toujours bien présent et le sera encore longtemps… Nous aurons encore beaucoup de personnes touchées et de nombreux décès. Dans une semaine je retourne travailler, en étant conscient que je prends des risques pour ma santé et mes proches, en mettant en danger mon élevage si je suis infecté. Mais c’est mon métier, ma vocation depuis 30 ans, ma vie…

 

Soyez prudents et ne relâchez surtout pas les efforts que vous faites pour vous  protéger ! On sera là pour vous soigner. Prenez soin de vous, en espérant boire avec vous une « coupette ou deux » autour d’un ring et avec le sourire !! »

Autre point de vue, celui de Matthieu Delahaye (ci-dessus, au centre)

Pour ceux qui ne le savent pas, Matthieu, 40 ans, est passionné par le dogue allemand qu’il a élevé en famille sous l’affixe De La Legende des Nymphes Bleues (spécialisé dans le bleu) depuis le début des années 80, avant d’occuper différentes fonctions. Il en est aussi devenu, depuis ces dernières années,  juge spécialiste. Il est également fortement impliqué dans l’association canine de sa région, la Saint-Hubert de l’Ouest, qui organise, entre-autre, la plus grande exposition canine de l’hexagone – hors Championnat de France – le CACIB de Nantes en décembre. 

Il nous raconte sa façon d’appréhender de plein fouet, par son métier, la crise actuelle liée à cette pandémie de Covid-19 : « Je suis infirmier en réanimation et plus précisément un infirmier référent. Être infirmier dans un environnement aussi spécialisé que celui de la réanimation ne s’improvise pas, et avec mes deux collègues référentes, nous sommes chargés de former les nouveaux arrivants, d’encadrer les situations complexes et de travailler les protocoles et procédures avec les médecins seniors. Le service dans lequel je travaille est le service de référence pour les risques épidémiques et biologiques dans la région Pays de la Loire.

C’est à l’occasion d’une banale réunion de service que nous avons évoqué le risque lié au SARS COV 2 (c’est le nom du coronavirus qui entraîne la maladie nommée COVID-19). C’était en janvier 2020, et à cette époque, le risque paraissait bien lointain.

Parallèlement, à cette époque, nous finalisions avec Ginette Bourasseau, présidente de l’ACT Saint Hubert de l’Ouest, le jury de Chateaubriant 2020, et à titre personnel je rédigeais des courriers de demandes d’extension de juge dans le Groupe II, puisqu’enfin, mon planning me laissait plus de week-ends libres en 2020 et la possibilité de procéder à des assessorats. C’était jusqu’alors impossible puisque je travaillais en moyenne trois week-end sur cinq !

Février est arrivé, puis ce qui semblait « hypothétique » devenait rapidement inévitable et je comprenais bien vite que les expositions de mars ne pourraient pas avoir lieu en dépit des efforts des organisateurs, et que tous mes projets cynophiles, qu’ils soient associatifs ou personnels seraient bouleversés. J’avais notamment été invité juger en Irlande et j’ai dû me décommander.

Professionnellement, et bien que nous soyons un service de référence, nous n’étions pas préparés. Le premier patient, les premières inquiétudes, les renforts non spécialisés venus tous azimuts qu’il faut former à la réanimation en quelques jours puis encadrer jour et nuit.  En 15 jours, notre capacité de 30 lits est atteinte, il faut créer de nouveaux lits … en une semaine, nous aménageons une réanimation de guerre de 45 lits supplémentaires, puis les autres réanimations de mon CHU s’arment, ce qui nous permet même d’accueillir des patients venus du Grand Est et de l’Ile de France avec une capacité totale de presque 200 lits. Encore des renforts à former et à rassurer, jour et nuit. Ils sont plus de 250 venus des cliniques, des blocs opératoires, de pédiatrie. Tous aussi exceptionnels et motivés. Nous créons des supports vidéo de formation express avec l’aide du service communication du CHU. Notre hôpital devient une ruche où des centaines d’abeilles gravitent finalement avec méthode. Dans cette épouvantable période, nous vivons une véritable aventure humaine.

Une inquiétude demeure : les équipements de protection. Ils se font rares, dangereusement rares. Un de nos collègue est tombé face à la maladie, il est toujours en réanimation. Hors de questions pour nous de voir d’autres collègues tomber par défaut d’équipements. Je passe mes maigres périodes de repos à chercher des tenues de protection, puisque l’hôpital ne parvient plus à nous équiper. J’appelle au secours Françoise Lemoine, juge et vétérinaire qui mobilise son réseau professionnel. Nos appels au don sont relayés dans la presse et à la télévision … nous obtenons plus de 10 000 équipements de protection (soit 15 jours de sécurité) dont un gros tiers offert par les vétérinaires. Merci Françoise.

Depuis 6 semaines, je vis Covid, je dors Covid … non, en fait je dors très peu. Je pense à ce quoi nous n’avons peut-être pas pensé, à la sécurité des patients, à mes collègues du Grand Est et d’Ile de France qui vivent des choses bien plus difficiles encore. La cynophilie est très loin. Mes seuls contacts avec le milieu sont les messages de sincères amis, qui prennent de mes nouvelles et me soutiennent. J’ai régulièrement mon confrère Stéphane Moulis, nous échangeons et nous nous soutenons mutuellement.

Et après ? Je ne sais pas à quoi ressemblera l’après, ni quelle forme prendra le déconfinement. Cette maladie, dont nous connaissons bien peu de choses, nous a rendu prudent en termes de prévisions.  J’avais espoir que nos expositions puissent reprendre cet été. Non pas qu’elles aient un caractère essentiel, mais simplement parce que retrouver un peu de normalité pour les passionnés que nous sommes nous ferait du bien. Je suis (trop ?) optimiste. Il semble qu’il faille attendre au-delà de l’été.

A l’automne, il sera peut-être possible d’organiser de nouveau des expositions. Peut-être faudra-t-il faire évoluer le format, en organisant par exemple sur 3 jours pour limiter les concentrations. Sans doute faudra-t-il habituer les chiens à se laisser examiner par des juges masqués … ça promet quelques moments cocasses ».

 

Chaque crise de cette envergure génère de l’anxiété et de l’inconfort mais paradoxalement, elle stimule nos capacités à réfléchir autrement et à s’adapter. Il y a forcément quelque chose à tirer de cette situation pour les cynophiles que nous sommes.

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