Les éleveurs face au confinement

Jamais au grand jamais, les éleveurs canins français n’avaient été confrontés à une telle situation rendant difficile l’exercice de leur sélection d’élevage. Les contraintes auxquelles ils sont confrontés sont nombreuses et la sortie du confinement ne va pas tout résoudre…Cependant, cette crise sanitaire n’a pas fait chuter la demande de chiens de race… bien au contraire !

Valérie Bontemps n’est pas du genre à se laisser faire. Cette jeune femme élève des Chiens de Leonberg sous l’affixe Du Clos De Willmatt dans la banlieue ouest de Paris. Comme tous les éleveurs français, elle est confrontée au confinement et à ses nombreuses contraintes dans la vie de tous les jours.
Elle élève le chien de montagne allemand depuis une trentaine d’années, un colosse dont le gabarit est encore plus éloquent en période de confinement. « Cette année 2020 sera une année exceptionnelle pour moi en raison du confinement lié à la pandémie du Covid 19 ».  

Actuellement, elle a cinq chiens adultes à la maison – 1 mâle et 4 femelles – et une portée de 8 chiots qui sont largement en âge de partir. « Ces derniers devaient tous regagner leurs nouvelles familles le 11 avril, mais en raison du confinement tout a été bouleversé. Autant vous dire que la maison est bien remplie avec toutes ces boules de poils qui frisent actuellement les 14-15kg et mes adultes qui pèsent entre 55 et 65 kg ».

Elle reconnait cependant, avoir eu la chance d’avoir des contacts avec de futurs acquéreurs avant la mise bas, soit bien avant que le Covid-19 ne fasse parler de lui en France. « Malheureusement, ces derniers n’ont pas pu venir à la maison pour voir les chiots » souligne Valérie. « Je n’ai donc eu que des échanges téléphoniques ou par mails avec eux, ce qui est dommageable car rien ne vaut une rencontre physique pour pouvoir échanger et évaluer les motivations des futurs acquéreurs.  Cela dit, la chance a continué à me sourire, car ils ont tous réservé, en toute confiance, sans avoir vu ma chienne et ses chiots. Seules des photos, publiées chaque semaine, me permettent d’assurer le suivi avec les futurs acheteurs ».

Au début du confinement, sa première préoccupation était de savoir si elle allait pouvoir se fournir en aliments pour chiens, n’ayant pas prévu autre chose que le stock indispensable pour les chiots jusqu’à ce qu’ils aient deux mois. Elle n’avait donc qu’un faible stock d’avance pour ses cinq adultes. « Heureusement, mes fournisseurs de croquettes et de viande, situés en France et en Allemagne, ont continué à assurer le service sans aucun problème, grâce à la mise en place des gestes barrières lors de la livraison ».

Là où le confinement prend toute sa démesure dans son élevage, c’est l’impossibilité de faire vacciner et d’identifier ses chiots.
« En effet, l’Ordre Vétérinaire ayant interdit la pratique des actes qualifiés de non urgents, c’est donc logiquement que mon vétérinaire a refusé ces actes. Chose que je comprends et accepte totalement car il est tout aussi important pour lui et ses assistantes vétérinaires, de se protéger du virus en limitant les contacts, qu’il ne l’est pour nous ».

Pour cette raison, elle a décidé de ne plus sortir ses adultes comme elle le faisait habituellement avec des ballades quotidiennes dans le village MAIS de les restreindre à des sorties uniquement dans son petit jardin clôturé. Un choix bien entendu dicté par le bon sens, afin d’éviter tout risque sanitaire pour les chiots.

Valérie poursuit : « A la suite de la dérogation autorisée par le Ministère de l’Agriculture aux éleveurs professionnels qui peuvent ainsi continuer leur activité (considérés comme des exploitants agricoles), et qui peuvent à présent faire vacciner, identifier et surtout livrer leurs chiots, les choses se sont nettement compliquées pour moi ».

En effet, comment expliquer aux acquéreurs qu’elle ne peut ni faire vacciner, ni identifier et encore moins livrer ses chiots car son statut l’en empêche.  « Je ne suis pas professionnelle mais juste dérogataire…  Pourquoi les règles appliquées à la SPA et aux refuges ne s’appliquent pas pour moi… ? J’élève depuis 1991, je produis que des chiots inscrits au LOF, mes reproducteurs sont tous niveau 4 recommandés, ont les tests de santé conseillées et pourtant, je ne suis pas considérée comme un éleveur puisque je n’ai pas de SIRET… Comme beaucoup d’autres qui sont dans le même cas que moi, je pense que nous sommes les « oubliés » des mesures prises par les autorités ». 

Elle va donc devoir gérer des chiots aussi longtemps que le confinement va durer avec toutes les conséquences que cela va pourvoir poser en termes de gestion sanitaire, de place, de surcoût financier lié à l’alimentation… Sans oublier de préciser que les acquéreurs se font de plus en plus pressants, pour ne pas parler de harcèlement, que ce soit par téléphone, courrier électronique voire même SMS pour avoir leurs chiots.

 

« Ceci-dit, précise Valérie, pour donner un point positif au confinement, mes chiots continuent leur sociabilisation et apprennent les codes canins auprès de mes adultes. Je passe beaucoup de temps avec eux pour les occuper, à jouer, à leur apporter de nouvelles expériences (objets insolites, bruits…). Un bonheur, en définitive, qui n’a pas de prix pour l’éleveuse que je suis ! »

 

 

Mathilde Charpigny gère en Dordogne, avec son mari Bastien, l’une des plus prestigieuses sélections françaises, l’élevage Du Haras de la Vergne, qui sélectionne avec bonheur deux races très distinctes, le basset hound et le bouvier bernois. Elle reconnait explicitement : « Que cette crise est venue bouleverser nos habitudes, et nous avons dû nous organiser en conséquence ».

Prenez la livraison des chiots : alors que chaque semaine, les clients venaient sur rendez-vous chercher ou choisir leur chiot à l’élevage, depuis le 16 mars tout semble s’être arrêté. « Pour pallier cette impossibilité de recevoir nos clients, j’ai fait appel aux services d’un présentateur professionnel qui, après accord de chacun de mes clients, organise avec moi un planning de livraison dans des conditions parfaitement respectueuses des mesures d’hygiène face au Covid-19. Il le fait bien évidemment en exclusivité car il est hors de question, pour des raisons sanitaires, que des chiots d’autres élevages fassent partie du même transport. Je veux que chaque client reçoive son chiot dans de très bonnes conditions ».

Ce qui a changé également, « ce sont les conditions pour faire identifier et vacciner nos chiots, sans quoi, ils ne sont pas inscrits au LOF et ne peuvent pas quitter l’élevage » souligne Mathilde. Le praticien qui suit l’élevage lui a donné un cahier des charges où effectivement, devant la clinique, chiot par chiot, est géré pour la vaccination, l’identification puis l’établissement du certificat de bonne santé. Ces derniers étaient pré remplis (Nom du chiot) afin de faciliter les choses, tout en observant parfaitement les gestes barrière et les précautions recommandées sur le plan sanitaire.

Et pour faire saillir les femelles, l’élevage dispose d’une batterie d’étalons et de lignées diversifiées : « Nous ne sommes pas confrontés au problème des déplacements extérieurs pour faire saillir nos femelles car nous avons plusieurs étalons à la maison. Par contre, pour les demandes de saillie venant d’autres élevages, les éleveurs prennent rdv à partir du moment qu’ils répondent aux exigences de la législation (statut) : il n’y a pas de contact entre eux et nous. Ils déposent la femelle, qui se retrouve en pension chez nous et viennent la chercher quand tout s’est bien passé, tout en observant les bons gestes ».

Pour les expositions, tout a changé et il y a un manque évident : « Imagine, nous sortions près d’un week-end sur deux, entre les expos en France et à l’étranger. Mon mari « ronge son frein ». Régulièrement, il démarre le camion et va le garer ailleurs dans la cour, un signe évident que les déplacements expositions lui manquent… à moi aussi »

Note positive dans ce contexte « confiné » ? Les courriels et les coups de fil pleuvent et parfois, les interlocuteurs veulent le chiot tout de suite : Mathilde reçoit des textos à des heures totalement indues !
Elle passe beaucoup de temps au téléphone afin de « sonder » le client, car elle ne veut surtout pas avoir de retour à la suite d’un achat impulsif, sur un coup de tête. C’est le risque en période de confinement où les gens achètent un chiot sans le voir et parfois, sans connaitre la race. Il faut que je sois prudente lors d’une réservation.

Pour remplacer les contacts, la communication sur le terrain (expositions, manifestations diverses), les réseaux sociaux sont devenus le meilleur allié de l’élevage. En filmant les mise-bas, en postant régulièrement des vidéos et des photos sur les chiots, la demande explose et les journées s’allongent pour tout le monde à l’élevage Du Haras de la Vergne. Les respirations et les temps morts, sont presque inexistants.

Cependant, l’agenda quotidien a peu changé : 80% de notre personnel est là et nous permet de continuer à travailler dans de bonnes conditions. Nous sommes à plein temps et le travail est resté le même à une nuance près : « Notre fille de 6 ans réclame bien entendu du temps et de l’attention car elle n’est pas éleveuse de chien. Il faut donc que nous parvenions à lui octroyer du temps, pour jouer avec elle car elle est bien entendu confinée avec nous, et Papy et Mamy ne sont pas là. Le fait d’être confiné donne l’impression que les journées sont plus longues qu’habituellement et sont sans fin ».

Autre changement significatif, l’absence de visites : « Habituellement, les clients après de nombreux contacts, prennent rendez-vous afin de visiter l’élevage. C’est un moment décisif pour eux avant de prendre leur décision : ceci n’existe plus en période de confinement. Et a été remplacé par des petits films réalisés lors d’une échographie, lors de la mise-bas, avec tout ce que cela implique : montage, formatage et enfin mise en ligne.  Cette communication a explosé et de surcroit, une vidéo génère un nombre de contacts ensuite en MP incroyable. Nous n’avions pas connu cela avant le confinent ». 

Mais quel bonheur, le calme qui règne dans l’élevage est atypique. Parfois je bloque la messagerie de Facebook sinon, notre sommeil serait compromis !

 

Dernier point et non des moindres, la pension. « C’est une activité importante mais cette année, alors que les mois de mars, avril et mai ont un bon coefficient de remplissage, nous avions beaucoup de réservations qu’il a fallu rembourser. Sur la deuxième quinzaine de mars, les annulations se succèdent. Et nous n’avons plus de réservation actuellement. Habituellement, en avril et sur les ponts du mois de mai nous tournons à 70 à 80% de taux de remplissage. Et pour cet été, nous attendons de voir, avec 100% de taux de remplissage. Mais d’ici là, les choses peuvent changer… »

 

Autre témoignage, au cœur des Vosges. Celui de Philippe Breinlen qui présente tous les ingrédients de l’amateur passionné par le berger allemand. Il est né « dedans », car son papa, Pierre, sélectionne le berger allemand depuis de nombreuses années sous l’affixe De Maxonchamp. L’affaire familiale ne s’arrête pas là, puisqu’il y a également l’élevage Du Domaine de La Tournelle à Brigitte Breinlen, Du Domaine Des Grands Brizeux à Pascale Breinlen etc… etc… Une saga familiale comme il en existe d’autres dans le berger allemand (Clautour, Trentenaere, etc.).

Dans cette période difficile, et qui change la donne pour beaucoup de gens, Philippe est heureux : « J’ai énormément de demandes, j’avais beaucoup de chiots disponibles car j’avais fait saillir pratiquement toutes mes femelles. J’avais près de 50 chiots bergers allemands au moment où le confinement a été mis en place : aujourd’hui, il m’en reste une vingtaine à placer qui vont partir sans problème ».

Les demandes pleuvent, car en période de confinement, Philipe martèle que les amateurs veulent absolument leur chiot pendant le confinement : ils voulaient attendre cet été mais comme les vacances sont compromises, bon nombre d’acquéreurs ont voulu faire tout de suite l’acquisition de leur chiot plutôt que d’attendre pour l’avoir avec eux pendant ce moment unique que représente le confinement.

Pour livrer les chiots, Philippe le fait très peu : des personnes se déplacent, envoient un professionnel chercher le chiot en gardant les distances de sécurité : j’ai des clients dans toutes les régions et ils se débrouillent.  

En tirant vers le haut sa sélection, au niveau qualitatif, Philippe s’est rendu compte que les clients le contactaient en toute connaissance de cause, faisant référence à ses prestations en exposition, les titres obtenus par ses chiens, la qualité de son étalon du moment, Nacia, sans doute l’étalon berger allemand le plus demandé en France.

« Vraiment, la demande a explosé avec toujours le même discours justifiant leur décision de prendre leur bébé chiot rapidement » résume Philippe.  

D’autres éleveurs vosgiens confirment être dans une situation inconnue jusqu’alors : tous les chiots sont vendus ou réservés !

Cette embellie va-t-elle perdurer après le 11 mai ? Nul ne le sait, mais très clairement, la période de confinement, les contraintes, la crise sanitaire ont incité de nombreux acquéreurs potentiels à franchir le pas.

« Sur le plan vétérinaire, mon praticien a joué le jeu en respectant toutes les règles de sécurité : identification et les vaccins après avoir reçu la liste des chiots que je vais lui présenter. Il vient avec tout le nécessaire et les certificats de bonne santé. Pour que tout se déroule dans de bonnes conditions sur le plan sanitaire, j’ai aménagé un espace spécialement aménagé pour cela à l’élevage. Contrairement à certains éleveurs, je fais tout chez le même vétérinaire, qui est mon seul interlocuteur pour l’ensemble de mes besoins vétérinaires (radios, échographie, taux de progestérone, identification, vaccinations, soins …) et il répond toujours présent. ».

Philippe doit avouer en définitive, qu’il vit très bien cette période de confinement.  

Par contre, si la sélection est basée sur un socle de lices de qualité et des lignées connues, le poids des étalons demeure important : L’Allemagne et l’Italie possèdent les plus grands étalons actuels qui sont sollicités par les meilleurs éleveurs de bergers allemand de la planète. En cette période où les règles sanitaires sont très strictes avec comme point d’orgue le confinement, Philippe est très prudent : « Je ne prends pas le risque d’aller à la saillie à l’étranger pour me retrouver en prison en Allemagne ou en Italie. J’ai la chance d’avoir mes propres étalons maison. A ce sujet, je n’ai pas fait saillir une seule de mes lices en Allemagne depuis décembre 2019 !  Une situation unique dans l’histoire de mon élevage ».

Autre problème soulevé, l’impossibilité d’entrainer les chiens, en particulier, les jeunes et la future génération de reproducteurs. « Avec l’ensemble des clubs d’éducation fermés, je ne peux plus faire travailler mes chiens pour les préparer. Pour les éleveurs de bergers allemands, c’est notre plus gros problème actuellement. Comment préparer la nouvelle génération de jeunes chiens et entrainer les adultes ? Cela fait donc bientôt deux mois qu’on ne peut pas les emmener ».

« Pour les jeunes de deux ans, impossible de leur faire passer leurs titres et cela signifie, si les Championnats reprennent, qu’ils ne seront pas prêts à la rentrée… Pour les radios coudes et hanches, le siège du CCBA étant fermé, nous n’avons pas de résultat, en tout cas en ce qui me concerne ».

Mais son plus grand souci reste la préparation des chiens sans laquelle rien n’est possible pour répondre aux exigences de la sélection du chien de berger allemand qui sont uniques dans la sélection canine actuelle.  

Dernier point soulevé par Philippe, qui connait bien la musique car il a travaillé plus de 20 ans chez l’un des leaders du Pet Food : « Les livraisons d’aliments se passent sans aucun problème : la palette est livrée devant le portail et comme j’ai mon attestation professionnelle, je peux me déplacer pour tous les besoins de l’élevage, même en période de confinement ».

 

Si les situations sont contrastées et les droits pas égaux, tous reconnaissent que le marché du chien de race ne baisse pas de pied et que parfois la débrouille ou le système D permettent de faire des miracles. Tous sont respectueux des règles sanitaires mises en place et ont su s’adapter. C’est la moindre des choses dans ce contexte historique de cloisonnement d’un pays pour Pandémie. 

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